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Nuances d’encre
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Ananta et la marionnette de Brocéliande

Ananta et la marionnette de Brocéliande

Après l’orage

 

 

 

Dans l’odeur des feuillages de Brocéliande, la marionnette de forêt se tient immobile, suspendue entre les troncs comme une gardienne de mousse et de silence les fils reliés au ciel.

Un souffle venu de l’Ouest traverse la clairière, c’est Ananta, voyageur des mondes, porteur de la flamme bleue de Gavrinis. Son ombre glisse sur les pierres humides et la lumière de son cœur fait frémir les feuilles, la marionnette s’incline, elle reconnaît en lui le même esprit, celui qui relie les terres et les mémoires. Ananta approche, pose sa main sur le bois fendu de son corps, elle dit

« Nous sommes faits du même souffle, toi de la sève, moi de la lumière. »

Alors, les fils de la marionnette se dissolvent dans la brume, elle devient libre, marchant à ses côtés. Leur pas réveille les pierres endormies et la forêt entière s’ouvre comme un livre d’encre et de pluie, ainsi commence la rencontre des gardiens, entre Gavrinis et Brocéliande, l’un venu des mers, l’autre né des racines, unis pour que la mémoire des lieux sacrés continue de respirer.

 

 

 

 

 

Ananta avait quitté Gavrinis, portant encore sur sa peau de cuir la lueur des spirales gravées, il marchait dans Broceliande comme une ombre étrangère, un souffle venu de la mer. La forêt, ce matin‑là, était encore humide de l’orage nocturne, les troncs fendus fumaient, les feuilles gouttaient comme des larmes, cest alors qu’il la vit sous un chêne éclaté par la foudre, une marionnette venait de naître, une branche brisée formait son corps. Elle ne bougeait pas encore, la forêt retenait son souffle, Ananta s’approcha, son ombre glissa sur le sol, se mêlant aux racines et la marionnette leva la tête, elle venait de recevoir le premier souffle, celui que l’orage laisse dans le bois et qu’Ananta portait. Quand leurs ombres se touchèrent, quelque chose se produisit, la marionnette sentit en Ananta la mémoire de Gavrinis, les spirales, les pierres, le chant de la mer enfermée dans le tumulus. Ananta sentit en elle la force de Brocéliande, la sève, les racines, les esprits des arbres, les vanadevata de la forêt armoricaine. Leurs souffles se mêlèrent, la forêt se courba légèrement, comme pour saluer les pierres de Gavrinis, très loin, qui Vibrèrent d’un écho bleu. Depuis ce jour, on dit que lorsque l’orage frappe un arbre dans Broceliande, une effigie peut naître mais elle ne s’éveille que si l’ombre d’Ananta passe près d’elle.

 

 

 

La marionnette Ananta, née du feu et du cuir de l’Inde et celle de Broceliande, tissée de branches et de feuilles dans la forêt de Broceliande.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la forêt que nous traversions enfants, les cercles de pierre étaient des jardins immobiles, façonnés par des moines qui priaient avec des plantes anciennes. Ces moines cultivaient l’armérie des vents, une petite fleur rose, résistante au sel, qui guérissait les brûlures du soleil, la fougère des ombres dont les frondes apaisaient les rêves et calmaient les esprits et la fleur des marées qui retenait la mémoire des ancêtres, comme si chaque pétale était une vague ancienne. Ils écoutaient et attendaient que les herbes leur disent à quel moment elles allaient offrir leur secret médicinal puis un jour, sans pluie, sans rivière, sans raison, un lac apparut, sous ce lac vivaient des femmes anciennes, ni fées, ni prêtresses, leurs cheveux flottaient comme des algues et les mains portaient la sève des arbres, elles connaissaient les herbes disparues, celles qui n’existent plus  ou seulement dans les rêves.

 

 

 

Aelinna s’était glissée entre les pierres, la lune baignait le cromlec’h devant elle, les Aramides se mouvaient, leurs corps articulés fremissant sous le vent. Les torsades de lin liaient leurs membres qui se tendaient et se relâchaient comme des végétaux, elle les vit cueillir les plantes au clair de lune, l’armoise, l’achillée, le lin, mémoire des premiers clans. Leurs yeux de resine reflétaient la lumiere de lune et dans leurs mouvements codés Aelinna crut reconnaître le langage des vents et des pierres, elle resta immobile écoutant le froissement des tiges et des feuilles pour mieux voir les aramides aux corps articulés, codés d’avant les pierres suivre des tracés invisibles et à chaque oscillation de leurs membres de bois, à chaque pivot de leurs têtes, des bras aux tibias reliés par du lin torsadé, si souples qu’ils ressemblaient à des tendons végétaux, Aelinna restait tendue. Leur torse etait une coque légère creusée de nervures, de feuilles et de pompons d’aramides, le bois pâle de leurs membres était strié de fines lignes evoquant les spirales gravées des pierres anciennes de Gavrinis et quand ils se déplacaient ces motifs semblaient vibrer au rythme de leur tête sculptée dans un bois sombre.

Lorsque les Aramides accomplissent leur rôle de réactiver les lignes invisibles, cueillir les plantes mémorielles, garder le souffle, ils se résignent. et retournent à l’état d’ombre. C’est au Kerala, dans les théâtres d’ombres que leurs silhouettes réapparaissent, les maîtres indiens y voient alors des formes nouvelles, plus humaines, plus complexes, qui ne ressemblent à aucune marionnette connue, ils disent « Les voyageurs de bois sont revenus, ils portent des gestes que nous n’avons jamais enseignés, la disparition des Aramides est donc un retour, un cycle complet d’ombres et matière.

Dans le monde‑source de Gavrinis, les pierres sont une substance de révélation qui glisse sur les parois comme une eau fine, dévoilant des formes qui étaient déjà là depuis le Kerala, son espace de création de théâtre d’ombres aux odeurs du cuir des troupeaux du sud de l’Inde. Les Aramides y apparaissent sans manipulateur de gestes qui les font naître de la lumière elle-même, les Aramides sont les Résignées, parce qu’elles acceptent, elles consentent à quitter l’état d’ombre sans durée pour tenter la traversée vers la matière, elles savent que quitter le monde-lien est un passage risqué, mais celles qui avancent deviennent les premières Aramides, les graines de bois et de vent.

 

 

 

Antana est entré dans mon parcours comme entrent les signes anciens, sans frapper, sans annoncer son nom, portée par une vibration que je reconnaissais déjà depuis Avignon. C’est là, dans l’approche du Mahābhārata, que la figure du ksatria d’Arjuna a commencé à se lever pour moi, non un personnage, mais une force, une colonne de souffle. À Avignon, le récit était encore texte, geste, scène mais quelque chose cherchait un corps plus ancien, un support capable d’onduler, de traverser les mondes.La marionnette est arrivée comme une réponse, elle portait le bois des traditions indonésiennes, le cuir sacré du Kerala, la mémoire des spectacles de huit heures où l’orchestre devient une mer. Elle n’était pas un objet, elle était une survivance, un être de 3000 ans dans la représentation et de 5000 ans dans la lignée, aucune signature, aucun atelier de fabrication, seulement la trace d’une main oubliée, comme les effigies qui ne disent jamais qui les a sculptées. Je l’ai reconnue immédiatement, elle appartenait à la caste guerrière, mais je l’ai faite Garuda, pour l’accorder au souffle du spectacle Bakti de Béjart, alors sa crête est devenue un bec inversé, un motif sacré d’Ananta, un signe de héros et lorsque je l’ai placée sur la ligne entre Broceliande et Gavrinis, elle s’est accordée aux pierres comme si celles-ci l’attendaient. Le couple de pierres de Broceliande et de Carnac lui a donné son orientation, son axe, sa fonction, être le pont entre les mythes indiens et les mégalithes armoricains, entre le Mahābhārata et Avignon. Ainsi la marionnette n’est pas arrivée dans mon parcours, elle l’a révélé, elle a ouvert la voie d’Ananta, la voie des êtres qui portent en eux le bois, le cuir, la lumière et la mémoire des pierres du Kerala et celles de la Bretagne.

 

 

 

La fusion d’Ananta

La marionnette ksatria‑Garuda s’avance vers la pierre de Gavrinis, son bec‑crête s’aligne sur le sillon vertical, le passage de Sītā. Les ailes se fondent dans les spirales, deviennent des plumes de pierre et le bois articulé se mêle au granite. La lumière monte du sol, dorée comme un champ de blé cosmique, le corps s’ouvre lentement, mi‑bois, mi‑roche. C’est la rencontre du Mahābhārata et de Gavrinis, la naissance d’un être qui respire à la fois le cuir des marionnettes et la poussière des mégalithes. Dans cette union, le souffle d’Ananta circule, il relie la mémoire des pierres à la parole du théâtre, le geste sacré à la germination du monde.