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Alors que la lumière glissait comme une encre pâle, une silhouette apparut, elle était plantée comme on plante un récit dans le sol pour qu’il germe. Arjuna portait un bâton peint pour ceux qui savent lire les signes et remarquer que c'était un fuseau, un axe de filage, un outil pour tendre les fils du monde. Il venait du Mahabharata, comme un code, un fragment des règles du théâtre indien arraché à son continent et déposé dans la Bretagne des tertres près de Gavrinis.
Chaque vibration du vent dans les épis devenait un fil narratif et chaque ombre portée sur les collines son bâton, il révélait une émotion de natya, une couleur du théâtre sacré. Le Mahabharata décrit le nombre de fils nécessaires pour respecter les codes du théâtre, ici dans ce champ, la marionnette reprenait ce geste, elle tendait les fils invisibles du récit afin de relier le textile au texte, elle respirait comme sur une scène d’Avignon, mais ici le blé ondulait comme une chevelure, les tertres se tenaient en coulisses et elle tenait le fuseau du monde.
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Le vent changea soudain de direction, quelqu’un derrière les tertres tira un fil trop tendu, le blé se courba d’un seul mouvement, une inclinaison dorée et le champ prit l’allure d’un tissu immense qu’on secoue avant de le poser sur la table de pierre. Un premier fil apparut, mince comme une nervure de feuille, il traversa le champ en diagonale, reliant la marionnette au tertre, puis un second fil plus sombre glissa entre les épis, les anciens disaient que c'etait l’entrée des fils, le moment où le récit commence à se tendre, où les voix se préparent et dans le Mahabharat ce moment est décrit comme celui où chaque fil doit trouver sa couleur. Un troisième fil jaillit vibrant comme une émotion de natya, serpentant entre les tiges, le paysage se transforma et le blé devint une chevelure mouvante.
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Ganesh plonge la pointe de sa hache en shiste dans le lac, le cercle noir apparaît.
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Des ardoises de shiste bleu sombre et des maisons de granit mènent à des menhirs que le Rouzic a photographiés, souvent en hiver, les ombres sont longues, le ciel pâle avec l’atmosphère du monochrome. Les maisons du Ménec se resserrent comme les blocs d’un cairn éclaté, le granit porte les mêmes veines que les menhirs voisins et les murs semblent prolonger les dalles gravées de Gavrinis. Entre elles, les chemins de terre serpentent comme des couloirs en préfigurations du passage intérieur du cairn, les rangées de menhirs entrent littéralement dans les jardins, ils deviennent des absides ouvertes, des clairières de pierre où se confondent les maisons de granit de dalles habitées. Les rangées de menhirs sont des couloirs d’une géologie vivante et le cairn se deplie dans la lande, respirant à ciel ouvert. Au crépuscule le soleil anime les écrans de pierre, comme si Carnac avait été transformé en castelet du Kerala avec le lavis bleu de cuivre glissant sur la pierre, une vibration d’eau de la rivière Kallada, berceau du théâtre d’ombres infiltré dans le granit armoricain.
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Garu tourne autour des menhirs, lentement, ses ailes tracent des cercles d’air et les pierres deviennent des instruments, elles résonnent, elles respirent, c’est le signal, la spirale d’Ananta, commence à se dérouler et chaque ombre devient un mot, une idée. Ananta répond, déployant ses anneaux invisibles mais perceptibles, le sol se soulève légèrement comme la marée montante, la spirale et l’aile se rejoignent, l’une tourne, l’autre plane, c’est une fusion cosmique, un dialogue entre le cycle et le souffle.
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Le shiste de la pointe de la hache avait réveillé la spirale et le souvenir enfoui des scènes d’Avignon, le lac se mit à respirer en cercles concentriques aux allures de mantras liquides, ces syllabes d’eau qui s’échappent comme un fil noir en hommage à Ananta. Ganesh suit ce fil du regard, il sait que le Thé Noir est entrain de s’écrire avec l’encre sacrée qui permet aux dieux d’écrire, ici il remonte vers Carnac lieu magique capable de conserver les récits des pierres et du théâtre d’ombres. Ganesh touche la pierre de sa trompe, la dalle s’illumine d’un bleu de cuivre, elle porte maintenant un signe, le premier idéogramme. Le Thé Noir est l’ombre qui pense, il transporte les histoires d’un lieu à l’autre et une goutte de thé suffit à faire parler la pierre, une autre à faire rêver le lac. Ananta incline la coupelle, une goutte tombe sur la pierre de Ganesh et trouve la veine souterraine, le Thé Noir commence son voyage et je respire de voir le roman retrouver l’esprit des eaux chaudes du Sud, l’ombre reprend la parole.
À l’arrivée au Kerala Ganesh dans son temple lève la main, sur sa paume apparaît une goutte noire, il la verse dans une tasse et le thé reprend sa forme. Les feuilles de neem séchaient lentement sur la pierre du temple, au dehors, le paon, trempé, se tenait sur le seuil, les plumes collées et le regard scrutant la terre détrempée. Il ne dansait plus, la mousson avait même effacé le kolam, les lampes en laiton frottées avec de la cendre et du citron par les femmes les faisait ressembler à une lune entre leurs mains.
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Au début de la mousson, tandis que les marionnettes s’avancaient dans le temple de Ganesh, je glissai sur un bateau du Nil, venue voir l’Egypte, celle qui porte un autre Carnac. La première nuit sur le bateau m’apparut, dans un demi-sommeil, une fresque moulée d’alluvions du fleuve, une histoire écrite dans la vase qui n'en finissait pas de sortir de l’eau, une fresque sûrement plus ancienne que les temples. Quand mes paupières ont cligné pour de vrai, le thé au lait devant moi était chaud, les premiers rayons du soleil sur le Nil s’accompagnaient des voix des bateliers sur l'autre rive, des silhouettes de palmiers, scène avec autant d’intensité que celles gravées et dessinées sur les murs dans la pénombre du temple de Ramses 2.
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Le cheval frappa le sol de son sabot,
la terre vibra,
les spirales se delierent comme des serpents quittant leur sommeil.
Chaque fois qu’un cheval blanc apparaît devant Gavrinis,
des qu’il pose son souffle,
Gura, la gardienne des eaux se déploie.
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Expo d’été
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Les ombres et les eaux du marais
Les ombres fabriquent les peurs, les rires, donc les imaginaires, elles se lèvent comme des silhouettes de théâtre d’ombres sur les berges de la Vilaine et de l’Oust, glissant jusqu’aux marais qui se jouent des pièges, des histoires contées et de celles encore à inventer.
Les marais que nous connaissons voisinent avec l’ancien monastère de Conwoin, cet homme venu de la forêt de Broceliande, porteur d’un monastère comme on porte une lumière fragile dans un pays de brumes. Là, les eaux de la Vilaine deviennent le domaine des anguilles, fines écritures vivantes qui serpentent entre les racines et les légendes. Gar, un dérivé local propre à l’imaginaire de ce qui glisse et serpente, jeu sinueux qui vient se mêler à Garel et Kaerell, mot vernaculaire aux sources bretonnes ou galleses.
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Quand les lampes du Kerala s’allumerent dans les fissures de Carnac, la pierre se mit à respirer, les menhirs projeterent des ombres sur un écran de coton tendu entre les mondes et de cette lumière naquit Garuda, l’oiseau de feu aux ailes de granite. Puis Bhadrakali, la déesse aux mille bras, surgit des pierres tenant le fer, le Cerf de Gura leva ses bois, alors, le Pulavar leva sa marionnette de Rama et le soleil derrière les pierres leva son arc de lumière.