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Une feuille venue de la montagne a traversé les marchés, a été chargée sur des bateaux et a franchi des frontières, puis est venu le goût de l’amertume, une note fumée du Kerala dans le silence d’une tasse de thé qui rencontre quelque chose de très intime puisque c’est l’histoire du roman, un voyage qui n’est pas seulement géographique ou historique mais celui d’une feuille de thé, le dernier maillon d'une chaine qui commence avec le geste neolithique au Karnataka.
La première fois que je vis la frégate, le thé noir avait déjà refroidi dans ma tasse, j’étais à Kollam, sur cette côte du Kerala où la mer d’Arabie arrive dans un grondement régulier contre les rochers, le matin s’éveillait lentement et l’air sentait le sel, le bois mouillé et les épices. Au loin, les pêcheurs tiraient leurs filets tandis que les premières barques revenaient vers le rivage, je m’étais installée à l’écart, devant une petite échoppe où l’on servait un thé noir epais, brûlant presque sirupeux, le marchand selon la tradition versait de haut, d’un récipient à l’autre pour faire mousser, c’était le chaaya, une ombre traversa le ciel, l’oiseau était immense semblant ne pas battre les ailes, son plumage était d’un noir profond et sa queue longue dessinait dans le ciel des ciseaux ouverts, sa gorge rouge retint mon attention, c’était une poche d’un rouge brillant gonflée sous son cou, une braise suspendue à son corps noir.
- Une frégate, dit le marchand.
Je me tournai vers lui.
- Elle vient d’où ?
Il sourit sans quitter l’oiseau du regard.
- De loin, très loin, ces oiseaux appartiennent au vent.
La frégate décrivit un large cercle au-dessus du port, elle semblait surveiller l’océan avec une assurance qui n’a besoin de demander sa place aux autres.
- Pourquoi cette gorge rouge demandai-je.
L’homme posa sa bouilloire.
- Quand elle est gonflée, c’est pour séduire, le mâle montre son cœur pour attirer celle qui voudra bien le regarder.
Il exposait son cœur.
- Les marins racontent qu’une frégate annonce parfois un changement de vent, certains disent qu’elle accompagne les âmes de ceux qui ne sont jamais revenus,
Je regardai de nouveau l’oiseau s’éloignant vers le large porté par des lignes invisibles, je pensai à la compagnie des Indes de Lorient qui avait quitté Kollam au fil des siècles, aux marchands d’epices, aux navigateurs et aux hommes partis chercher fortune sur les routes de l'océan indien, peut-être que la frégate connaissait leurs histoires . Je repris ma tasse, le thé était devenu froid mais gardait son amertume, je n’étais plus à Kollam, j’étais venue chercher quelque chose que je ne savais pas encore nommer.
L’oiseau disparut au-dessus de l'horizon.
Le marchand me resservit du thé.
- Vous croyez vraiment à ces histoires ?
Il haussa les épaules et je restai longtemps devant l'océan.
Dans la tasse, le thé noir dessinait des cercles ressemblant aux dessins de Gavrinis et la frégate poursuivait sa route. Il arrive qu’un voyage tienne dans une tasse de thé, un oiseau au cœur rouge et à un océan qui s’agite.
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Dans l’église on prie Anna de Cana pour protéger les marins, les chants sont préparés par des gens d’Église pour accompagner les offices et les intentions des fidèles, une demande pour un marin parti en mer, pour un malade, pour une famille et pour ceux qui ne sont pas revenus. Certains chants sont repris par tous, d'autres semblent se perdre dans le silence et le recueillement. Les fidèles priaient en latin, il donnaient aux prières une gravité sans toujours en saisir chaque mot, puis les Évangiles venaient prendre place, ce n’est plus une prière mais une parole à écouter, à méditer et pourtant, dès que l'on franchit le seuil de l’église le village reprend sa respiration avec les voix qui montent, on rit, on se moque, on raconte pour laisser tomber la gravité du sanctuaire qui se défait afin de retrouver la vie ordinaire. Quand les personnes se séparent une petite phrase est laissée derrière soi, à double sens, sans attendre de réponse.
"On ne sait jamais ce que le temps décide de garder, certaines histoires savent quand il faut faire une pause ou rester en suspens. Il y a des silences qui savent très bien où ils vont et les coïncidences aiment trop ça."
C’est le début des histoires, un discret lien entre les traditions orales et les pierres levées d’Erdeven.
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À Lorient, ce matin-là, le vent venait de l’océan, il poussait dans les ruelles une odeur de sel et de chanvre mouillé, sur les quais depuis l’aube les hommes couraient entre les ballots, les caisses et les tonneaux. Le navire était chargé pour l’Inde, dans quelques heures les amarres seraient larguées, les femmes s’étaient regroupées sur le quai, certaines avaient apporté du pain, elles regardaient les hommes qu’elles avaient connus enfants, devenus matelots et qui allaient disparaître pendant quelques mois, puis un bruit de bombarde monta au-dessus de la foule, sur deux grands fûts de cidre, placés près du quai un musicien venait de prendre place, on l’appelait le koz, à côté de lui, un autre musicien avait posé les pieds sur un second tonneau, il tenait la bombarde, le koz souffla, la bombarde répondit et soudain le quai de Lorient sembla trop petit, les marins se mirent à chanter, un gamin grimpa sur une pile de cordages pour mieux voir et le capitaine, depuis la dunette :
- Voilà qui fera plus de bruit que nos canons, dit-il.
À côté de lui le second répondit
- Tant mieux, les canons nous aurons bien assez de temps de les entendre.
Le navire devait gagner l’Inde emportant des étoffes, du métal, du vin et toutes sortes de marchandises dont les hommes de Lorient parlaient avec autant de mystère que de convoitise. La terre disparut avant la nuit, les clochers se confondirent avec les mâts des navires restés au mouillage et dans le claquement des cordages un vieux matelot chantonnait une mélodie du Vannetais à la lueur d’une chandelle pour naviguer jusqu’à Pondichery avant d’être affecté au quart de nuit.
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À son arrivée à Pondichery, Yann découvre un univers littéraire entre deux volutes de thé noir, sous les ventilateurs lents le parfum du bois ancien se mélange aux ouvrages qui s’ouvrent devant lui comme des portes, le Mahabharata, le Rig-Veda, le Bhagavata Purana, des poèmes, des traités d’astronomie et les textes consacrés aux mystères de l’âme. En les feuilletant Yann a le sentiment de toucher une Inde plus ancienne que les cartes, une Inde aux langues innombrables et c’est ici que les livres l’on conduit, au bout du monde.
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Les voyageurs qui gagnaient Pondichery depuis Lorient rapportaient des textes en sanscrit, des poèmes tamouls, des traités de philosophie, d’astronomie et de médecine. Ainsi circulaient dans les ports l’Amarakosa, un ouvrage lu par les lettrés qui ont discuté de son sens tant de fois autour d'une tasse de thé, sur la table les langues se mêlaient au Hindi, le français, le tamoul, le sanscrit, le latin et à côté du Mahabharata reposait un poème tamoul, une grammaire sanscrite et un texte chrétien.
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Yann quitta les rues françaises de Pondichery au moment où le soleil commençait à descendre, derrière les façades blanches, les persiennes et les longues vérandas semblaient retenir la lumière et devant lui après le canal les rues devenaient plus étroites. Les maisons peintes de bleu, de jaune et de vert ouvraient leurs portes sur des cours intérieures, sous les thinnais des fleurs de jasmin dans de petits paniers côtoyaient du bois brûlé et de l'encens. Yann apercu le temple où le gopuram surgissait au-dessus des toits, il ralentit, chaque étage semblait raconter une histoire de divinités, d’animaux, de guerriers, de danseurs et de créatures fantastiques dans une profusion de formes.
- C’est un livre murmura-t-il.
L’homme qui passait près de lui l’entendit.
- Oui, répondit-il en tamoul.
Yann ne comprit pas pas les mots suivants, mais comprit le sourire.
À l’entrée, il déposa ses chaussures, après la lumière éclatante de la rue, ses yeux eurent besoin de temps pour s'habituer, peu à peu apparurent les piliers sculptés, les lampes à huile, les guirlandes de fleurs et les silhouettes silencieuses des fidèles. Quelque part dans le sanctuaire une cloche sonna, puis vint le parfum de Santal, Camphre et Jasmin. Un homme récitait des phrases qu’il reconnaissait parfois, phrases lues dans des ouvrages en sanscrit, il avanca lentement, dehors Pondichery continuait de bruire, les charrettes, les voix, les marchands, les cloches lointaines. Il remit ses chaussures, puis resta un moment devant le temple, il ouvrit son carnet et écrivit une seule phrase "Aujourd’hui j'ai compris que l’Inde ne se lit pas comme une illustration intérieure d’un temple, elle s’écoute".
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